ÉLECTROCHOC SUR UNE CONSCIENCE POLITIQUE ENDORMIE
VOTER : LE VERBE A REPRIS DU TONUS

Céline Hauet
©Reporters Associés

Le 21 avril dernier vers 20 h, les écrans français affichent les résultats du premier tour des élections présidentielles. Une image inattendue va toucher la France en plein coeur.

Le portrait de Jacques Chirac, président sortant RPR, apparaît aux côtés de celui de Jean-Marie Le Pen, leader du Front National, parti d'extrême droite. Les images des partisans et élus de gauche en larmes défilent ensuite sur les chaînes TV. Le face à face droite-gauche étant admis comme allant de soi depuis des décennies, sondages, médias, et électeurs n'avaient pas imaginé un autre candidat que Lionel Jospin, leader socialiste, au second tour.. Onze millions d'électeurs, soit un électeur sur trois, ou désabusés ou trop sûrs du résultat se sont abstenus de voter lors de ce premier tour.

Cette abstention a induit une ironie mathématique sans précédent. L'extrême droite, qui atteignait environ 15% des suffrages auparavant, a obtenu 17 % des voix contre 20% pour le président sortant, et 16 % pour le candidat socialiste. Ce résultat provoque un véritable séisme à travers le pays. L'onde de choc va résonner sur toute la planète. Le pays des droits de l'homme est montré du doigt sur la scène internationale.

Cette élection prend dès lors le visage d'une page d'histoire qui en remémore une autre, tristement célèbre. Depuis, les français sont dans la rue. Après l'électrochoc, les consciences politiques endormies ont été réanimées, elles se soulèvent et se rassemblent. Les manifestations de tout bord se décuplent dans toutes les villes de France. Les étudiants, qui ne sont pas en âge de voter, crient leur désaccord. Les abstentionnistes, honteux, tentent de se rattraper et invitent leurs concitoyens à s'exprimer au second tour. Les stars du football, du cinéma, ou de la chanson, ainsi que les écclésiastiques, appellent à voter Chirac. Les élus et partisans de gauche mettent leurs mouchoirs sur leurs idéologies. "Tout, mais pas ça". La mobilisation s'organise massivement. J'ai même pu voir, ici, près de Montpellier, "Exprimez-vous, votez Chirac le 5 mai" inscrit en lettres de sable sur la plage, posé là, comme une bouteille à la mer.

Tout laisse à penser que les taux d'abstention vont connaître, à leur tour, un revirement sans précédent. Cela n'efface pas le malaise bien sûr. Toutefois, le poids du bulletin de vote prend une nouvelle dimension dans l'esprit collectif. C'est un vote par défaut qui se prépare pour le 5 mai. Pauvre image de la démocratie. La leçon à retenir de ce coup de théâtre existe bel et bien. L'apparition de l'extrême droite au second tour de l'élection présidentielle met en lumière une menace qui jusqu'alors grondait sourdement : la démission des consciences politiques. Les citoyens mesurent aujourd'hui l'ampleur de la responsabilité qui leur incombe. Voter n'est plus une banalité ennuyeuse, mais un devoir dont on n'imaginait jusqu'alors ni l'importance, ni les répercussions. Voter est un privilège dont tous les pays ne bénéficient pas. Si cet événement frappe le pays violemment, il a le mérite de rassembler le peuple dans un même élan : lutter contre l'intolérance, le racisme, la violence et l'injustice sous toutes ses formes. Au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, les français se donnent la main, passant outre leurs différences et leurs désaccords habituels, unis par le désir de préserver l'équilibre de la paix.

Tout à coup voter devient le synonyme de choisir. Le verbe a repris du tonus. Une évidence dont on n'avait pas fait l'expérience auparavant. Une gigantesque claque. Une révolution intérieure profonde, a vu le jour. Voter, c'est construire le monde de demain. Chaque voix est indispensable à l'harmonie de la partition. Chaque grain de sable, chaque goutte d'eau peut modifier le cours de l'histoire. Une note d'espoir a vibré. Reste à voir dans un futur proche, ce que tous auront retenu de cet enseignement qui conjugue l'histoire aux mathématiques. (2mai 2002 - ©Reporters Associés)

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