Macao, tout est bien qui finit bien

Premier comptoir européen en Extrême-Orient, Macao fut découvert par le navigateur portugais Jorge Alvares en 1513. Le territoire fut donné au Portugal en 1557 par les autorités de l'Empire mandchou en reconnaissance de sa participation dans la guerre contre les pirates de la Mer de Chine.

Macao a été le 20 décembre 1999 le dernier établissement européen en Extrême-Orient à être rendu à son pays d'origine après plus de 440 ans de présence portugaise.

Le jour se lève sur Macao. Des taxis circulent dans les rues encore désertes et ramènent à leur hôtel quelques noctambules ensommeillés, encore hébétés par leur nuit passée aux tables de jeux. Le taux d'humidité ambiant voisine 90%.

Ancienne colonie portugaise et encore sous l'administration de ce pays jusqu'au 20 décembre prochain, Macao est toujours resté une terre essentiellement chinoise. Longtemps unique accès à l'empire du Milieu, l'importance de Macao décline à partir de 1840 alors que les marchands anglais, estimant que son port n'était pas assez profond, fondèrent Honk Hong.

Coincé entre les frontières de la Chine et les eaux brunâtres de l'Estuaire de la Rivière des Perles (Zhu Yiang) et de la Rivière de l'Ouest (Xi Yiang), à soixante kilomètres de Honk Hong et 145 kilomètres de Canton, le territoire de Macao couvre à peine une vingtaine de kilomètres carrés, soit 5000 fois moins que celui du Portugal, trente sept fois moins que celui de Singapour.

Composé d'une péninsule et de deux îles, Coloane et Taïpa, reliées à la ville par deux ponts, ce pays lilliputien, ville ambigue et sans issue, a pourtant avec ses 414 000 habitants (70% Chinois, 30% Portugais) la plus forte densité de population au monde, quatre fois supérieure à celle de Honk Hong, un territoire soixante trois fois plus grand.

La ville s'éveille doucement. Des jeunes chinoises en pantalon noir et chemisier blanc se dépêchent de se rendre à leur travail sur leurs petites mobylettes. Un peu partout, dans les parcs, sur les trottoirs, des gens, jeunes et vieux, hommes et femmes, commencent leur taï-chi matinal.

À la "Porta do Cerco", l'antique porte par laquelle la dynastie des Ming acheminait soie et céramiques, la frontière actuelle avec la Chine, des voitures et des camions chargés de légumes, canards et poulets vivants et autres victuailles arrivent pour ravitailler le territoire. Des centaines de piétons vont et viennent les bras chargés de marchandises. Dans le chenal balisé, l'hydroglisseur en provenance de Honk Hong s'approche lentement de son quai.

Bientôt, les marchés sont ouverts. Fruits et légumes, canards et poulets que le commerçant va abattre au fur et à mesure des ventes, tout vient de la Chine voisine, à cinq minutes de là. Au pied de l'Église Ste-Augustine, le marché aux poissons offre ses étalages de pieuvres, de poulpes, de tortues, d'ailerons de requins et bien d'autres poissons, encore frétillants, dont les noms chinois, imprononçables, rappellent, s’il en est besoin, que nous sommes bien en Chine. Les rues maintenant grouillent de monde: Chinois locaux, de Honk Hong ou de Chine continentale, de touristes, de voitures, bicyclettes, triporteurs. L'air est vibrant des appels de klaxons, des cris, des sirènes des bateaux, de chaleur.

L'envers et l'endroit d'un présumé enfer

On trouve à Macao neuf casinos ouverts jour et nuit où se jouent parfois des sommes folles, dans le bruit infernal des machines à sous, à la roulette, au baccarat, au black-jack, au poker...; des courses de lévriers très prisées, des courses de chevaux sur l'île de Taïpa, du Jai Alai au Palacio de Pelota Basca et, une fois l'an, la troisième fin de semaine de novembre, a lieu le Grand Prix Formule 3 de Macao, originellement conçu en 1954 par quatre mordus dans le café du vieux Riviera Hôtel comme une course au trésor autour de la ville. Aujourd'hui, mondialement connu, le Grand Prix de Macao voit se courrir en une fin de semaine le Grand Prix Formule 3, la coupe du monde Formule 3, le grand Prix de Macao de motos et la course Guia pour classe Tourisme.

Mais Macao n'est pas seulement cet "enfer du jeu" légendaire que nous a déjà montré le cinéma. Macao est beaucoup plus que ça. Combinaison unique de culture chinoise et portugaise, de traditionnel et de moderne, Macao est un musée vivant où se côtoie passé et futur. Malgré un boom extraordinaire de la construction qui peut donner au visiteur la première impression d'une ville envahie par les édifices à bureaux, les tours résidentielles, les hôtels majestueux et d'innombrables immeubles en construction, Macao a gardé son aspect de petite ville coloniale. Parfumé d'encens et d'épices, truffé d'espaces verts où les vieux Chinois viennent jouer leur partie de "go" quotidienne, avec ses palais pastels, ses églises baroques - Macao, autrefois principal siège de l'Église catholique romaine en Asie, abrite aujourd'hui plus d'églises au kilomètre carré que la Cité du Vatican -, ses monuments et ses temples exotiques, ses formidables banians croulant sous le poids de lianes, ses vieilles ruelles longeant des jardins magnifiques et ses nombreuses librairies, le rythme calme, comme au ralenti, de Macao étonne, surprend. Comme surprend la présence de la langue portugaise dans ce coin perdu du Sud de la Chine. Les noms des rues et des places écrits en portugais et en idéogrammes chinois sur des carrés de faïence entourés d'azulejos prennent ici des résonances étranges, un peu magiques, créent une atmosphère de dépaysement quelque peu irréelle: "Praia Grande", "Avenida do almirante Lacerda", "Largo da companhia de Jesus", "Rua Norte do mercado de Sancto Domingo", ... Car il ne faut pas oublier que Macao est aussi la ville natale de Sun Yat Sen, fondateur en 1911 de la République de Chine.

Et puis, tout est tout proche à Macao. Le Forte Monte, une forteresse dont les murailles dominent la ville et dont les canons, désormais silencieux, repoussèrent les attaques des Hollandais en 1622 (victoire encore célébrée aujourd'hui le 24 juin, le Dia da Cidade), n'est pas éloigné du temple de la déesse A-Ma, à qui la ville doit son nom ("gao" signifie: port en cantonnais. A-Ma-Gao: Baie de A-Ma)); l'hôtel Lisboa, construit au début des années soixante et dont l'architecture tient autant de la pagode chinoise que de l'épis de maïs, casino ouvert jour et nuit fourmillant de monde et d'activités, n'est qu'à dix minutes de marche de la "Porta do Cerco". L'Église St-Paul en haut de son majestueux escalier - le plus beau monument de la chrétienté en Extrême-Orient - dont ne subsiste que la façade aux cinq colonnes (un incendie en 1835 détruisit la partie en bois construite en 1602 sous la direction du jésuite italien Carlo Spinola) avec une impressionnante collection de saints, fait pendant à la végétation luxuriante et tropicale du jardin chinois Lou Lim Loc, serein et traditionnel. Les temples, à Num-Lam, qui datent de la dynastie des Ming, plus anciens encore que la ville elle-même, grouillent de fidèles dont toutes les prières sont dédiées à la déesse de la fécondité.

Le 20 décembre 1999

Au lendemain de la Révolution des oeillets en avril 1974, le Portugal a, techniquement, renoncé à toutes ses colonies (provinces d'Outremer comme on s'obstinait alors à les appeler à Lisbonne). Macao cessa donc en 1976 d'être une colonie (pardon, province d'Outremer) pour devenir un "territoire chinois sous administration portugaise".

Selon les termes de la Déclaration conjointe sino-portugaise signée en avril 1987 et déposée à l'ONU, le 20 décembre 1999 la Chine retrouvera sa pleine souveraineté sur ce territoire qui deviendra alors la Région administrative spéciale de Macao. Cette région autonome aura son propre gouvernement et ses propres lois, libertés et garanties civiles "basées sur les principes portugais, humanistes et occidentaux". Ce gouvernement maintiendra, à l'instar de Honk Hong, pendant cinquante ans les systèmes sociaux, politiques, judiciaires, culturels et économiques en vigueur aujourd'hui sous l'administration portugaise. Il maintiendra également le portugais comme seconde langue officielle, "ce que n'ont pas pu obtenir les Britanniques pour l'anglais à Honk Hong" dit fièrement un fonctionnaire portugais. Ceux qui l'ont déjà et ceux qui peuvent s'en prévaloir, une bonne moitié de la population, pourront également garder la nationalité portugaise.

Macao a su développer à l'ombre de son puissant voisin, Honk Hong, une importante activité industrielle où dominent les secteurs traditionnels: textiles et travail du cuir, articles pyrotechniques exportés dans le monde entier, viennent avant l'industrie électronique et celle des jouets. De plus, l'industrie touristique, avec ses 8,2 millions de visiteurs enregistrés en 1996, est en plein essort. Les casinos à eux seuls rapportent aujourd'hui au gouvernement entre 45 et 50% de son budget annuel.

Il serait donc extrêmement étonnant que les autorités chinoises viennent changer quoi que ce soit dans cette économie florissante. D'autant plus qu'au cours des dernières années elles y ont investi des sommes considérables dans la construction d'un aéroport international sur une île artificielle conquise sur la mer près de l'île de Taïpa, d'un port de "container" dans l'île de Coloane, d'un incinérateur et d'une usine de traitement des eaux usées, d'un hôpital, d'un nouveau terminal maritime, ... Même les casinos seront préservés.

Dans l'Estuaire de la Rivière des Perles (Zhu Yiang) et de la Rivière de l'Ouest (Xi Yiang), l'hydroglissur assurant la navette avec Honk Hong croisera toujours des bateaux de pêche et des jonques qui, toutes voiles dehors, partiront pour leur journée de pêche.

Philippe Amiguet

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Août 2000
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